Il y a des matchs qu'on oublie le lendemain. Et puis il y a ceux-là. Ceux qu'on raconte encore des années après, ceux dont on se souvient exactement où on était assis, avec qui, ce qu'on a ressenti quand le score s'est retourné. Dimanche 5 avril, dans la salle Nouvelle France du Chesnay, le Villemomble Handball a écrit l'une des pages les plus folles de son histoire. Une remontée de cinq buts en deuxième mi-temps, contre une équipe invincible depuis le début de saison, devant tout le 93 réuni. Ce genre de match, ça ne s'invente pas.
Le Chesnay, une machine
Pour comprendre l'ampleur de ce que Villemomble a accompli dimanche, il faut d'abord comprendre ce qu'était Le Chesnay cette saison. Pas une bonne équipe. Une machine. Dix-sept matchs, dix-sept victoires. Zéro défaite. Zéro faux pas. Une régularité de métronome sur toute une saison, une maîtrise qui faisait froid dans le dos à quiconque devait les affronter. En mars, ils avaient éliminé l'Élite Val-d'Oise en Coupe de France Fédérale — une équipe qui joue la montée en Pro Ligue, deux divisions au-dessus. Ce Chesnay-là, personne ne l'avait fait tomber. Et personne ne semblait près de le faire.
C'est contre ça que Villemomble s'est présenté dimanche.
Une première mi-temps de haute volée… pour Le Chesnay
Dès les premières minutes, le ton est donné. Le Chesnay est clinique. Précis. Implacable. Presque aucun tir raté, des automatismes huilés au millimètre, et surtout un gardien en état de grâce absolue — 11 arrêts en 30 minutes. Onze. En première mi-temps. Le genre de performance qui fait basculer les matchs avant même qu'ils soient terminés.
Du côté de Villemomble, le constat est plus nuancé. Les solutions sont trouvées — le jeu à 7 fonctionne, les situations sont créées, le collectif tourne. Mais le duel tireur-gardien est trop souvent perdu. Chaque situation franche se transforme en arrêt. Les gardiens villemomblois ne comptent que 2 arrêts en trente minutes. L'écart au score enfle progressivement, inexorablement. À la mi-temps, c'est 22-17 pour Le Chesnay.
Dans les tribunes, le coin chesnaysien est organisé, unifié, confiant. De l'autre côté, les supporters venus de tout le 93 sont éparpillés dans la salle, mélangés au public, mais présents. Debout. Y croyant encore. Ou essayant d'y croire.
À la mi-temps, beaucoup pensent que le match est plié. Ils avaient tort.
La mi-temps qui change tout
Dans le vestiaire villemomblois, pas de panique. Pas de cris, pas de tête baissée. Bouba Tangara et son adjoint Moussa Sidibé posent deux diagnostics simples, chirurgicaux.
Premier point : le duel tireur-gardien. Fixer davantage, feinter, prendre le gardien à contrepied plutôt que de forcer. Les situations sont là, les joueurs le savent, il faut juste mieux les conclure. Deuxième point : forcer les tirs extérieurs pour nos gardiens, mettre les tireurs sous pression, leur ôter tout confort, les forcer à douter.
Et puis il y a la botte secrète. Celle qu'on garde depuis des semaines. Le jeu à 3 pivots — testé en Coupe de France, quasi jamais sorti en championnat. Une arme gardée sous le coude pour le bon moment. Moussa Sidibé explique la logique : "On savait que le coach adverse est un fin tacticien, qu'il regarde beaucoup de stratégie dont les nôtres. On savait qu'il n'allait pas voir ça venir." Le bon moment, c'est maintenant.
Bouba Tangara, lui, entre dans le vestiaire avec une certitude. Pas une espérance. Une certitude. "Les gars, je suis sûr qu'on va le faire aujourd'hui. On va juste régler ces problématiques et ça va le faire." Les joueurs le regardent. Ils le croient.
Le 5-0 qui fait trembler une salle
La deuxième mi-temps démarre. Villemomble sort le jeu à 3 pivots. Le Chesnay, qui n'a pas vu cette configuration de toute la saison, est immédiatement déstabilisé. Les espaces s'ouvrent, les défenseurs flottent, les pivots sont trouvés dans des zones qu'ils ne couvraient pas. En cinq minutes : 5-0. Égalité. La salle explose.
Le Chesnay prend un temps mort. Réaction logique, réaction normale pour une équipe qui cherche à reprendre ses esprits. Mais ça ne sert à rien. La possession suivante se conclut sur une perte de balle adverse, un penalty acquis, magnifiquement converti par Noé Lafougere. Villemomble passe devant pour la première fois du match. Dans les tribunes, c'est le délire. Sur le terrain, les joueurs chesnaysiens se regardent, ils courent derrière un score.
Bouba Tangara observe ce moment avec une lucidité froide. "À la sortie de leur temps mort, quand on a égalisé, j'ai vu une bascule. Même leur body language avait changé. Ils n'étaient plus dans la maîtrise. Et nous, si." Il ajoute quelque chose d'essentiel : "Ils n'ont pas l'habitude de courrir derrière un score depuis le début de la saison. Nous, on l'avait déjà vécu. On n'était pas affolés." C'est ça, la différence. L'expérience de l'adversité.
Georges Christodoulou et trois buts en une minute
S'en suit six minutes de bras de fer intense. Coup pour coup, but pour but, les deux équipes se rendent les coups sans que l'une ou l'autre n'arrive à prendre le large. C'est dans ce moment de tension maximale, quand le match peut encore partir dans tous les sens, que Georges Christodoulou entre dans la légende de cette rencontre.
Le pivot, magnifiquement servi par Genèse Bouity et Nicolas Minne, plante 3 buts en 1 minute sur des phases de jeu rapides, denses, complètement folles. Trois buts. Une minute. Le genre d'accélération qui brise les équipes mentalement autant que physiquement. Villemomble s'envole. Le Chesnay, lui, ne reviendra plus jamais.
Christodoulou — celui qu'on ne cite pas assez, le guerrier des deux côtés du terrain, aussi présent en défense qu'en attaque — aura terminé la rencontre avec 4 buts, les 4 inscrits en deuxième mi-temps, au cœur du système à 3 pivots. Le genre de performance discrète qui change tout.
Valentin Bachele et la fermeture définitive

Pendant que l'attaque villemombloise s'emballe, la défense devient un mur. Le Chesnay tente tout — jeu à 7, accélération du tempo, prises d'initiative individuelles — mais rien ne passe.
Derrière cette défense, le duo de gardiens a su gérer la partition. Andrea Guillermic, présent sur le terrain, a tenu son rôle dans l'économie du match, avant que Valentin Bachele ne prenne la rencontre par le col en deuxième mi-temps pour livrer 30 minutes impériales — 11 arrêts, une performance qui a éteint Le Chesnay.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : Le Chesnay, qui avait inscrit 22 buts en première période, n'en met que 12 en deuxième. Douze. En trente minutes, contre une équipe qui n'avait jamais connu la défaite. C'est peut-être le chiffre le plus fou de ce match.
Une victoire qui appartient à tout le monde
Ce qui rend cette victoire encore plus belle, c'est qu'elle n'appartient à personne en particulier. Elle appartient à tout le monde.
Noé Lafougere, constant des deux côtés, celui qui célèbre chaque bonne défense comme un but et galvanise tout le monde autour de lui. Bastien Macé, arrière capable de se créer des espaces seul, de jouer pour les autres, de tenir le poste de pivot, et d'être un chien en défense. Le symbole vivant de la polyvalence de ce groupe et qui n'a pas hésité à chambrer le public adverse quand celui-ci essayait de rentrer dans sa tête. Nicolas Minne et Genèse Bouity, les valeurs sûres de la base arrière, qui ont porté leurs responsabilités quand le match a basculé. Et dans l'ombre, des Lohan Héraclide, des Ronny Douglas, des Fabien Mele — ceux dont le travail ne remplit pas les feuilles de stats mais sans lesquels rien de tout ça n'est possible.
Moussa Sidibé résume sobrement : "C'est un vrai travail d'équipe. Pas d'homme du match. Une victoire collective." Bouba Tangara dit la même chose, avec la même conviction : "Ya pas forcément un joueur qui est sorti du lot. Tous les mecs ont apporté leur pierre à l'édifice, que ce soit le mec qui a commencé sur le terrain ou sur le banc."
Le 93 comme 8ème homme
Dans les tribunes, quelque chose s'est passé que les chiffres ne racontent pas. Des supporters venus de partout dans le département — des clubs différents, des rivalités oubliées le temps d'un après-midi — réunis derrière une seule équipe. Villemomble. Le 93.
Bouba Tangara en a eu les larmes aux yeux après le match. "Voir tout le 93 se déplacer, pas seulement regarder le match, mais donner de la force — ça m'a permis de comprendre le terme de 8ème homme. On était tout le temps en supériorité, au-delà du jeu à 7. Et tout ça, c'est grâce à vous."
C'est ça, aussi, ce que ce match a prouvé. Que le handball dans le 93 a quelque chose de particulier. Une communion entre les clubs, entre les joueurs, entre les gens. Une identité. Quand l'un d'entre eux joue le match de sa vie, tout le département se lève.
Et maintenant ?
La montée en N1 ne dépend plus de Villemomble. Le Chesnay conserve ses points d'avance, et sa saison reste extraordinaire. Mais ce groupe a prouvé dimanche qu'il peut battre n'importe qui, n'importe où, dans n'importe quelle situation. L'objectif affiché est clair : finir en 11/11 sur la phase retour, espérer un repêchage, rester le meilleur deuxième. "L'espoir fait vivre", dit Moussa Sidibé. Et quand on a vu ce que Villemomble est capable de produire quand tout le monde les donne perdants — on a envie de les croire.
Ce Villemomble-là mérite la N1. Le 93 le savait. Et après dimanche, tout le monde le sait.
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